Marseille - Jean Kehayan, un Arménien du quartier de Saint-Loup
En 2001, je suis entrée religieusement dans la magnifique église de la Sagesse Divine à Trabzon(ou Trébizonde), le plus grand port de Turquie orientale sur la mer Noire. Puis j'ai visité le monastère arménien de Kaymakli,
aujourd'hui transformé en grange, et le monastère des filles de Boztepe en ruines. Ensuite, j'ai savouré une
salade de patlijans (aubergines) avec des poivrons, au Bazar russe près
du pavillon d'Atatürk. Je suis montée jusqu'au
monastère de Sumela avant de filer vers Kars et Ani, la frontière entre la Turquie et
l'Arménie... Je ne m'éloigne pas tant que ça de Marseille en vous
parlant de Trabzon, parce que des Arméniens viennent de là. En ce début
d'année 1915, quelque part à Ankara, un ministre de
l'Intérieur du nom de Talaat Pacha a imaginé que le grand dessein de l'empire ottoman passerait par l'extermination des Arméniens, ces Chrétiens industrieux et astucieux, tenant le haut du pavé des commerces
et rêvant d'envoyer leurs enfants dans ce fameux collège que fut l'université de l'Euphrate.
Mais les eaux du fleuve ont rougit et rien ne les purifiera jamais. Il y a des survivants au génocide arménien. De ces rescapés-là, Marseille est remplie, car au début du XXème siècle, elle est Le Port, le seul grand port
ouvert sur la Méditerranée, la capitale du sud d'un grand pays extrêmement développé, la France.
J'ai rencontré Jean Kehayan, journaliste écrivain. Son livre l'Apatrie, raconte parfaitement la tragédie de ses parents arméniens. Cet homme de plus de 60 ans, me raconte son enfance marseillaise au quartier
de Saint-Loup.
« Dans le 10eme arrondissement de Marseille, il y avait une grande campagne qui appartenait
à une riche famille bourgeoise. Elle avait accepté de la diviser en petits lots afin que les nouveaux arrivants puissent acheter un terrain et y construire leur maison. Cette famille faisait
crédit, simplement à la confiance et il n'y a pas eu de contentieux. Il faut savoir que les Arméniens qui
arrivaient à Marseille étaient des gens très évolués. Les Arméniens d'Anatolie ont été massacrés par les Turcs parce que
leurs élites pactisaient avec les Arméniens de l'empire russe, ennemi de l'Empire Ottoman, mais aussi parce
qu'ils étaient trop civilisés pour ce début du XXème siècle.
J'ai donc passé toute mon enfance à Saint-Loup, poursuit
Jean, dans une grande campagne marseillaise, bourrée d'Arméniens qui venaient boire le "tan" (eau et
yaourts) et le café. Nous avions une maison au pied du boulevard des Grands Pins qui et long d'un kilomètre, entièrement
arménien avec des maisons de chaque coté comme au Far Ouest. C'est encore le cas maintenant mais c'est plus
résidentiel, les étrangers sont venus s'installer : les français, les italiens, les espagnols, de tout quoi... "Les Grands Pins" était le nom du domaine de Monsieur Laurent Jeansmoulin, morcelé en janvier 1925. Donc, les Arméniens se
sont installés dans le quartier de Saint-Loup parce que c'était proche de la vallée de l'Huveaune, remplie d'industries : mon père travaillait pour les "usines Coder" qui faisaient du matériel roulant pour la SNCF
et qui employaient des milliers d'ouvriers. D'autres Arméniens remontaient la vallée du Rhône,
l'ambition les poussant vers le nord pour trouver un travail autre qu'ouvrier à Marseille : ainsi,
Stéphane Kelian a fait dans la chaussure et Manoukian dans le tricot. Mais pour la génération de mes parents qui avait vu la mort de près, le massacre de près, avoir un travail régulier c'était le paradis. Et ils ne faisaient
pas la fine bouche.
J'allais à l'école rue Gabriel Fauré, l'école où Marcel Pagnol a fait sa scolarité. Il y avait 20 Arméniens, 15 Italiens et 2 Français. Jusqu'à mes 6 ans je ne parlais qu'arménien puis je suis devenu amoureux du français et je n'ai rien su faire d'autre dans ma vie que de cultiver cette langue. Je suis incapable de penser en arménien mais être bilingue m'a donné une certaine vivacité d'esprit. Lorsque j'avais 10 ans, je prenais le tram qui m'emmenait au Lycée Thiers près de la Canebière. 90% de mes copains s'étaient arrêtés au Certificat d'étude et travaillaient à l'usine. Moi,
j'avais eu la chance de tomber sur un instituteur communiste qui me trouvait bon et avait poussé mes parents à me
laisser passer le concours très sélectif d'entrée en 6ème dans ce prestigieux Lycée ; j'étais le
seul Arménien et toute ma classe était l'élite de la ville. Ma seconde soeur a eu la chance
d'échapper au cursus classique des filles de l'époque : elle a été soutenue par ses institutrices et a
été admise en 6eme au Lycée Montgrand ; elle était la seule Arménienne. On est des enfants des "Trente Glorieuses" : elles
ont complètement marqué ma génération : on pouvait donner notre démission le vendredi et trouver un
nouveau boulot le lundi suivant. Le système bancaire avait besoin d'une masse de gens solides et sédentaires qui
pouvaient prendre des crédits pour l'achat d'appartements, résidences secondaires, voiture...» Les Trente Glorieuses est le nom donné, d'après le titre du livre de l'économiste Jean
Fourastié de 1979, à la période de croissance économique que connut la France de 1945 à 1973, c'est-à-dire de la
fin de la Seconde Guerre mondiale au premier choc pétrolier.
« J'ai rencontré ma femme Nina, à Moscou en 1967, pendant mon premier grand reportage pour le quotidien le Provençal ; elle était mon guide. Elle a tout abandonné à Paris pour vivre à Marseille. Le fils de Sétrak et Guldèné a épousé la fille
de Tauba et Moyshe. Nina a découvert les fruits oblongs et violacés,
suspendus au milieu des feuilles duveteuses et délicatement
protégés par leurs invisibles épines, les patlijans en turc, sempougs en arménien, aubergines en français...du potager de mon père. 80% de la population de Saint-Loup est arménienne aujourd'hui. Et plus
personne ne se hasarde à ânonner la vieille litanie : "Arménien, tête de chien, mange ta soupe et dis plus rien". »
A Marseille il y a d'autres quartiers arméniens : autour du boulevard Oddo au-dessus des Ports, parce que c'était le camp d'urgence de l'époque ; mais ils sont installés essentiellement dans le 12eme arrondissement à Beaumont. Et ces familles de trois générations seulement, descendent dans les rues le 24 avril de chaque année pour rappeler que, ce jour de 1915,
l'horreur avait eu droit de cité dans l'histoire du XXème siècle. Parmi elles, la famille de Achod Malakian, tailleur - son fils sera réalisateur de cinéma sous le nom de Henri Verneuil - et la famille Aznavourian connue grâce à Charles Aznavour.
Les bons plans de Jean Kehayan
«Il y a vingt ans, la cuisine arménienne a connu son heure de gloire avec une prolifération de restaurants : les
"mayrig", terme affectueux pour désigner les mamans qui étaient nombreuses.
Personne n'a pris la relève pour passer des heures
à confectionner des beureks, du laymadjun - pizza arménienne
à la viande, des sarmas et des dolmas - feuilles de vigne
à la viande et légumes farcis... Mais
comme il ne faut désespérer de rien quatre frères
originaires du Liban ont recréé une caverne d'Ali
baba gastronomique où l'on trouve les meilleurs bastermas et soudjouks, des plats cuisinés, des piments de toute origine
et une palette d'olives qui fait le tour de la
Méditerranée. On ne peut pas bien connaître
Marseille sans avoir poussé la porte du magasin des frères Tchakalian : Garabed, Krikor, Raffi et Hagop » 26 rue Saint
Michel 13006 Marseille 04 96 12 04 26
Pour trouver une atmosphère arménienne il suffit aussi d'entrer au hasard dans les bistrots et les boutiques de l'avenue du 24 avril 1915 et de poursuivre le périple jusqu'à Beaumont : la pâtisserie feuilletée au sucre n'aura plus de secrets pour vous.
Un autre bistrot à fréquenter à l'heure de l'apéro : le bar Cilicie ; avec son décor arménien et ses anciens qui jouent au tavlou (backgammon) vous vous retrouverez dans un village d'Anatolie. 34 boulevard des Grands
Pins 13010 Marseille 04 91 44 68 91
La Cathédrale arménienne est ouverte les dimanches matin pour la messe. En semaine, présentez-vous au bureau derrière l'église ou téléphonez à la permanence. La construction de la cathédrale a débuté en 1928 et fut dirigée par A.Tahtadjyan qui suivit le modèle de la Basilique Mère de Saint Etchmiadzin. Elle a
été consacrée le 25 octobre 1931. Parfois le rite est célébré dans la langue de Mesrop Machtots,
l'érudit du IVème siècle qui traduisit la Bible en arménien. 339 avenue du Prado 13008 Marseille 04 91
Il y a d'autres églises arméniennes à Marseille : la très discrète du boulevard des Grands Pins et celle du 29 rue Escalon.
Le moine arménien Jean Cassien, mort à Marseille vers 435, a fait bâtir la superbe abbaye Saint-Victor. Il a sa propre église, conçue par G.Grinda dans un style
néo-roman et dont le décor fait référence aux sarcophages de l'abbaye Saint-Victor. Elle est chemin du vallon de l'Oriol 13007. Bien abrité du vent et baigné de soleil, ce vallon va de la Bonne Mère
à la mer par ses ruelles escarpées entourées de
jardins et ses multiples escaliers. C'est une très belle ballade.
En arrivant à Marseille par l'autoroute A7, vous avez peut-être aperçu une gigantesque inscription, un
verset de l'Evangile : Christ est mort pour nos pêchés. Cette peinture est originaire de l'orphelinat de Karpouth où des missionnaires protestants américains
recueillaient les enfants abandonnés et les éduquaient avant
leur départ pour Marseille.
Le parc du 26eme centenaire a été inauguré le 21 juin 2002. Ce poumon vert de 10 hectares est emblématique de la cité, avec 26 séquoias symbolisant les 26 siècles d'histoire de la ville. Le lac est entouré de quatre jardins thématiques : provençal, oriental, africain et asiatique, témoins du brassage des cultures propres à Marseille. Les quais de l'ancienne gare du Prado laissent place à un canal d'eau surélevé. Du belvédère vous admirez la Bonne Mère et les collines. Jean-Claude
Gaudin, Député Maire de Marseille a dit : "Le
Parc contribue à une harmonieuse couture urbaine des quartiers
environnants déstructurés; c'est un véritable trait d'union entre ces noyaux
villageois et le lieu de vie naturel où les uns et les autres pourront se
rencontrer." Amusez-vous à lire les noms de ceux qui ont contribué à l'édifice de l'arbre de l'Espérance." Du rond point Delpuech-Cantini 13006
à la place Général Ferrié 13010 Marseille 04 91 13 89 00
Une sieste s'impose sous les chênes du parc Saint-Cyr, 240 Boulevard de Saint- Loup 13010, si vous avez souffert sur les chemins de randonnée du parc des
Bruyères, la charnière verte entre la ville, le mont Carpiagne et les Calanques, rue des Trois ponts 13010.
Le Bar de la boucle cache un joli patio entouré d'arbres. Ceux qui bossent
dans le coin des Camoins, y déjeunent en bande. La cuisine est sans prétention mais bonne. Il est même prudent de
réserver pour dîner aux beaux jours. 1 boulevard du Monument 13011 Marseille 04 91 43 02 67
Le 30 juin 1860, une course de chevaux s'improvisa au quartier de la Capelette, alors en banlieue marseillaise, dans la La Barnière; elle deviendra l'hippodromede Pont de Vivaux.
A Vivaux il y a 46 manifestations annuelles, la plupart en nocturne les vendredis. Ici, une foule hétéroclite se presse
pour miser, voir les chevaux, se promener tout simplement ; ambiance
populaire, familiale et détendue garantie. Le restaurant
panoramique accueille 500 couverts mais il est préférable de réserver la table qui surplombe le poteau
d'arrivée ! 04 91 78 39 29. Le point course et sa Guinguette sont ouverts tous les jours. 222 bd Mireille Lauze 13010 Marseille 04 91 78 74 56 -
Association Hippique du Sud-Est Marseille Vivaux 04 91 25 89 73 Le succès de Pont de Vivaux entraîna l'inauguration de l'hippodrome du Château Borély, le 4
novembre 1860. Là, un cri a jaillit à 17h16 le 5 juillet 1903 : "les voilà !" Arrivèrent alors, sous
les acclamations de 5 000 Marseillais, les premiers coureurs cyclistes du 1er Tour de
France : Augereau, Aucouturier, Garin et les autres sont entrés dans
l'anneau de l'hippodrome pour un tour d'honneur sous les vivats enthousiastes. 16 avenue Bonneveine 13008 Marseille 04 91 32 70 00
Si vous souhaitez dominer cet hippodrome en déjeunant au soleil,
avec la mer en arrière plan, c'est à la Brasserie du golf, car lorsqu'il n'y a pas
de courses hippiques, le centre de l'hippodrome est un practice de golf. Ouvert 7j/7 le midi, vend et sam soir par beau temps de mai à septembre. 136 avenue Clor bey 13008 04 96 14 06 43
Il y a donc le practice du Golf Borély , rue Emile Cartailhac 04 96 14 01 40, mais il y a
aussi le practice du Golf de Toursainte avec 20 postes et un parcours de 6 trous
compact. Son avantage est d'être situé
en pleine nature ; son restaurant est ouvert à midi et vous aurez
accès à la piscine et aux tennis. 100 chemin Bessons 13014 Marseille 04 91 02 42 01 Le Golf de La Salette est un parcours de 18 trous de classe
internationale - 5800 m par 71 - avec un practice de 3 putting greens et un parcours de 9 trous compact. Les moins sportifs resteront au bord de la piscine et profiteront de la magnifique vue sur le massif du
Garlaban si cher à Marcel Pagnol. 65 impasse des Vaudrans La Valentine 13011 Marseille 04 91 27 12 16
Le lycée Thiers fut créé par Bonaparte en 1802 pour fournir à la
nation de futures élites intellectuelles. Adolphe Thiers fit
partie des premiers boursiers venus de toute la France. Cette
institution enseigne aux fils de bourgeois marseillais, de
négociants grecs, syriens ou égyptiens ; aux
catholiques, juifs, protestants ou orthodoxes ; les classes préparatoires
aux concours de Polytechnique et Saint-Cyr sont mixtes ; sa
notoriété attire les futurs médecins, avocats et
académiciens comme Marcel Brion, Albert Cohen, Marcel Pagnol et
Jean Ballard, Edouard Balladur, Jean Kehayan...
Aujourd'hui encore des familles se domicilient dans son secteur afin que leurs
enfants puissent s'y inscrire. 5 place du Lycée 13001
Marseille 04 91 18 92 18 visites par l'Office du Tourisme.
"C'est
en août que l'aubergine offre le meilleur d'elle-même. Il est recommandé de les
choisir fraîches, fermes, lisses et brillantes. Il vaut mieux
renoncer à un plat que d'acheter des légumes
manifestement défraîchis" dit Nina Kehayan dans Voyages de l'aubergine. "Dans
le sud-est de la France, les appellations varient d'un
village à l'autre : retenons berenjano dans le Var, merengino à Nice, merinjouno à Marseille.
Le bon plan c'est le marché de Noailles le samedi matin. En plein centre-ville, ce marché
déverse son flot de marchandises jusque sur les chaussées de la place des
Capucins, rue Longue-des-Capucins et rue d'Aubagne. Avant que
cette foule multicolore se presse sur la place de la station Noailles,
il y avait un couvent consacré en 1611, de l'ordre
mendiant des Capucins ; les frères furent expulsés en
1791 et le bâtiment divisé. La place accueillait alors un
marché en plein air. La halle (actuelle) fut construite en 1839
pour couvrir le marché et la ville orna la place de la statue de la Paix entre la France, l'Espagne, la Hollande et
l'Angleterre, sculptée par Chinard. En 1893, les
ancêtres du métro délogèrent le marché qui a, depuis, retrouvé son emplacement
initial à l'air libre et son parfum épicé d'aventures gustatives.
Jean Kehayan est reconnu pour ses témoignages et analyses
dénonçant le système
soviétique : lire Le tabouret de Piotr ; il est o-auteur avec Nina Kehayan de La rue du
prolétaire rouge, Le chantier de la
place rouge, La complainte du dernier kolkhoze.
Avec Mes papiers d'Arménie et l'Apatrie,
il s'interroge : « Où commence l'amour d'une deuxième patrie, où commence le
nationalisme, cette plaie d'intolérance de notre fin de siècle ? »
Je recommande également La petite Arménie au Boulevard des Grands Pins de Lydie Belmonte aux éditions Tacussel.